Bon, c'est pratiquement la fin de l'année, alors on a décidé de vous sortir de nos
archives les deux meilleures entrevues de l'année. Celle-là, c'est la deuxième, et bizarrement, elle a aussi été réalisée pendant Pop Montréal. Sûrement parce que c'est le meilleur festival de musique de toute la terre.
Étienne Jaumet répond à son téléphone. Neuman, son drummer, est quelques centaines de mètres plus loin en train de faire les balances avec Herman Düne, duo dans lequel il joue aussi. Il lui apprend qu’ils sont élus "album de l’année" par le magasin londonien Rough Trade. Après la bonne nouvelle, Neuman lui explique qu’il ne pourra pas venir faire les balances de son pour leur show à eux, prévu deux heures après celui des Herman Düne. Neuman est un homme occupé, normal quand on joue dans deux groupes très en vue, alors quand ces deux-là jouent le même soir, dans la même ville, il y a forcement certains conflits d’horaire. On passe donc une heure avec Étienne seul, à discuter de Pop Montréal, de John Carpenter, de Jean-Jacques Perrey et du mode de consommation qu'implique la culture du net.
VICE: T’as regardé un peu le programme du festival, tu iras voir quoi ?
Étienne Jaumet: Oui oui, c’est génial, je voulais aller voir Burt Bacharach, mais on a eu un problème avec les balances (il s’y est finalement rendu).
Il y a Jean-Jacques Perrey ce soir aussi.
Oui, mais on a déjà joué avec lui, mais bon hélas, je crois que ça ne vaut pas tellement le coup, il est complètement sénile le pauvre.
À ce propos, vous avez déclaré : « L’intérêt de le voir était plutôt historique. Sa musique, au fond, c’est du baloche joué avec des synthés et une touche d’esprit fantaisiste. Certes, sa personnalité est étonnante. On a juste échangé des amabilités.»
On a joué avec lui pour un festival, il a joué en playback, il faisait des blagues, c’était sans intérêt. C’est un personnage, un vieux monsieur. Il n’y a pas d’autre intérêt que de dire "J’ai vu Jean-Jacques Perrey une fois dans ma vie." C’était un démonstrateur de synthés, pas trop musicien, tout est préenregistré dans son show, il raconte des anecdotes, il a rencontré Édith Piaf, etc. Ça ne me transcende pas.
Vous citez beaucoup Raymond Scott dans vos interviews, son approche de la musique n’était peut-être pas bien différente.
Ça me semble beaucoup plus consistant, sa musique. Perrey, il a juste fait quelques morceaux marrants avec Gershon Kingsley, "pop corn", des trucs comme ça. Il a fait des morceaux par hasard, des surprises, mais il n’a aucun talent de compositeur.
Perrey et Scott ont pourtant une approche assez semblable de la musique, deux découvreurs qui s’amusaient avec ça, ils avaient une âme d’enfant face à l’électronique.
Ils ont ça en commun c’est vrai, mais je trouve ça sans intérêt, comme la plupart des revivals. « Cool ! j’ai vu Silver Apples en vrai.»
Justement, parlons-en, ils ont donné un spectacle hier et eux aussi vous ont inspiré.
C’est une personne de 70 ans qui a gardé une certaine fraîcheur d’esprit, mais bon, à la place de son batteur défunt, il a mis une boîte à rythmes dégueulasse, avec des sons rigides et impersonnels, ça fait mal au cœur.
Les revivals, ça trouve bien sa place dans les festivals, dans le rapport que cette forme d’événement nous oblige à avoir avec la culture… Je ne parle pas de Pop Montréal qui réussit le tour de force de faire jouer beaucoup de bons groupes dans des lieux inusités, mais de manière générale, avec les festivals, tu cours un peu comme au supermarché, « merde, j’ai pas pris le beurre, il faut vite courir là avant que ça ferme.. ». Le rapport à la performance est généralement irrespectueux.
C'est vrai que les festivals ne me transcendent jamais, il faut toujours courir ici et là. Mais pour Pop Montréal il faut avouer que la programmation musicale est très variée, il y a beaucoup de choses que j’adore. C’est un très bon festival.
Silver Apples, Herman Düne, Jean-Jacques Perrey dans le même festival, il ne manque plus que les Goblin et toutes vos influences seront réunies.
Oui, j'avoue, ce serait bien, mais on a plein d'autres influences.
En parlant des Goblin, c’est vrai que vous vous êtes rencontrés à la cinémathèque française lors d’une rétrospective de Dario Argento ou c’est pour la légende ?
Je ne comprends pas pourquoi les journalistes n’arrivent pas à croire ce que disent les autres journalistes...
C’est leur métier de ne pas croire les histoires en boite. C’est toujours plus beau de se rencontrer à la cinémathèque pour une rétrospective de films d’horreur que dans un bar…
Oui, mais la vérité est triste !
C’est ce que fait dire John Ford au journaliste dans L’homme qui tua Liberty Valance : « Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende. »
C’est clair, les gens s’en foutent de toute façon, ils veulent du mythe, des choses grasses, spectaculaires, alors on leur en donne, pas de problème.
Argento, Goblin, Susperia et là on tombe sur Zombie Zombie.
Tu crois que le lien est si évident que ça ?
Hey bien si on écoute la bande originale de Phénomena…
Oui, c’est vrai, ce goût pour cette musique est venu de mon adolescence et puis aussi certaines musiques de dessins animés qui étaient très chouettes… Ça m’impressionnait beaucoup et c’est ça qui est sorti quand on a commencé à jouer avec des synthés. Avec Neuman, on s’est rendu compte que les sons qui nous parlaient étaient directement liés à cette période-là. Neuman, lui, c’est un fan des Spacemen 3 et des projets solos de Sonic Boom, un truc entre le psychédélisme et Suicide.
Vous vous êtes fait connaître en France par la scène, mais aussi beaucoup à l’étranger, grâce à un clip (voir en haut, là) qui reprend le synopsis de The Thing de John Carpenter.
Oui, oui, on a toujours eu cette passion du film d’horreur, et puis on a rencontré Simon et Xavier, qui sortaient des arts déco, avec qui on avait cette passion commune pour Carpenter. Mais malheureusement, on n’a pas eu les droits de diffusion. Hasbro, qui fabrique les GI Joe, a refusé qu’on utilise leurs figurines prétextant qu’un film allait sortir. Ils trouvaient ça trop violent, ce qui est un peu paradoxal puisqu’ils fabriquent des soldats. Le clip fait sa vie sur Internet et ça nous va bien.
Il y a un gros regain pour les films des années 70-80 en ce moment, comment l'expliquez-vous?
J’aime la contre-culture, tous ces films d’horreur ont très vite été considérés comme des séries B, mais les réalisateurs ont compris qu’on pouvait exprimer plein de trucs à travers les concepts de monstres, de zombies et exorciser plein de choses par rapport à la société.
Pour revenir aux ambiances de films d’horreur, beaucoup de groupes aujourd’hui se réclament de John Carpenter et de ses ambiances sonores et de Dario Argento, comme Justice par exemple, pour ne citer que les plus célèbres.
Oui, c’est vrai, ces films sont plus profonds qu’ils n’y paraissent et au niveau de la musique, ils n’ont jamais eu peur de faire appel à des groupes qui utilisaient des instruments bizarres, des ambiances décalées.
Il y a 5 ans, on voyait le retour du No Wave, puis de l’Italo disco, là Goblin et Giorgio Moroder... On ne répétera pas le cliché que tout se recycle, mais soit vous arrivez au bon moment, soit vous recyclez les bonnes affaires.
C’est vrai, c’est cyclique la hype. Il y a 5 ans, personne ne connaissait Giorgio Moroder. J’achetais ses disques pour une bouchée de pain. Pour mes synthés c’est pareil, il y a 15 ans, je fouillais dans les brocantes et les Cash Converters, c’était pas encore la grande mode du retour de l’analogique. C’est devenu impossible de trouver quelque chose maintenant.
Tu joues de quel instrument à la base ?
Du saxo, c’est un instrument très physique, j’aime beaucoup ça.
Tu as dû vivre le revival de la No Wave comme une libération, on parle là d’un instrument honni pendant toutes les années 1990.
Oui ! C'était un instrument ringard juste bon à faire de la variété. Dans les synthés, j’ai retrouvé ce rapport à l’instrument que j'avais avec le saxo, quelque chose de très instinctif, où chaque mouvement correspond à un son. Tu tournes un bouton, puis les sons évoluent. Il y a aussi cette énergie, cette texture dans le saxo.
Ce qui surprend dans votre musique, c’est que même si elle ne se donne peut-être pas tout de suite, elle n’est pas savante. Je me trompe ?
Oui, je déteste par exemple le prog 1970 très sophistiqué.
Mais vous êtes très influencé par le krautrock pourtant.
Oui, c'est parce que les Allemands ont su faire une musique progressive, mais beaucoup plus simple. Ils se sont complètement détachés du côté technique pour faire des choses beaucoup plus psychédéliques et basées sur la rythmique.
C’est vrai que la technique comme fin rend parfois la musique un peu hermétique, à ce sujet, le métal souffre peut-être moins de son image que de son rapport tordu à la technique.
Oui, ils font des choses très compliquées et finalement, c’est triste à dire, plates. Des concours de vitesse, mais à la fin, ce n’est pas si rapide que ça parce qu’il y a cette espèce de mur de son en permanence. Je ne suis pas assez cérébral peut-être. Je crois beaucoup à cette culture populaire en marge des circuits culturels habituels des médias, celle qui s’impose toute seule au fil du temps. C’est ce qui est arrivé avec Carpenter, Argento, etc. On se rend compte que c’est des gens beaucoup plus consistants et qui nous parlent encore beaucoup aujourd’hui.
Si cette culture populaire en marge qui est réhabilitée aujourd’hui correspondait à cet univers des films d’horreur et gore, elle est où aujourd’hui ?
Je ne sais pas trop mais ce que je sais c’est qu’elle n’est pas dans les médias aujourd’hui. Les médias, ils n’en font plus qu’un seul, les radios suivent les maisons de disques et les salles… c’est toutes les mêmes personnes et c’est tout sauf la culture en marge.
Tu ne crois pas que ça ne veut plus rien dire « les médias » aujourd’hui? Je ne veux pas faire un constat éculé, mais Internet a tout de même changé la donne.
Il y a une espèce de démocratisation de la musique certes, tout le monde y a accès et en même temps c’est une culture liée à la mode.
Il semble aussi que l’accès à la musique sur internet, à une culture instantanée et en quantité a rendu les gens fainéants, mais aussi zappeurs compulsifs ?
Oui, tout va à une vitesse, on peut télécharger 15 albums en une soirée, on ne prend pas le temps de digérer. C’est lié au support aussi. Le vinyle tu es obligé de l’acheter, de le retourner, tu le touches, il y a une cérémonie.
FABIEN LOSZACH
LA meilleure entrevue de 2008
Rédigé par: John | 09/01/2009 à 22:10
c'est parce que j,ai eu le temps de la préparer.
Mais merci John, je le comprends comme un compliment.
Rédigé par: fabien | 09/01/2009 à 22:25
Excellente Entrevue
Best NEW Band of 2007-2008
Rédigé par: X Montréal | 12/01/2009 à 00:51